« Que vaut la Nature ? »

Article présentant le concept de « service écosystémique » et le débat autour des évaluations économiques et monétaires de ces (...) Voir descriptif détaillé

« Que vaut la Nature ? »

Article présentant le concept de « service écosystémique » et le débat autour des évaluations économiques et monétaires de ces (...) Voir descriptif détaillé

Donner une valeur monétaire à la Nature, ou aux services qu’elle nous rend, quelle drôle d’idée pensez-vous peut-être…

Développée par l’« Etude de l’Economie des Ecosystèmes et de la Biodiversité », groupe de travail européen, l’idée est qu’une évaluation des services rendus par les écosystèmes aux êtres humains, notamment en termes économiques, démontrera que les coûts de la conservation sont bien moindres que les bénéfices que nous tirons de la Nature. Ces évaluations apporteraient ainsi des arguments incontournables en faveur de la conservation de la Nature.

Mais comment estimer la valeur économique de ces bénéfices ? Peut-on et doit-on le faire ?

Un (nouveau) concept fait son chemin depuis plusieurs années dans les sphères des politiques environnementales internationales et européennes... un concept visant à mieux saisir les interactions entre l’Humain et la Nature. Ce concept de « service écosystémique » replace l’humain au centre des enjeux de protection de la Nature en informant de la dépendance du bien-être humain aux services rendus par les écosystèmes.

L’approche des « services écosystémiques » se compose d’un cadre conceptuel servant de grille d’analyse/d’étude de l’environnement mais s’est également plus récemment enrichie d’outils et d’instruments d’aide à la décision politique : des instruments d’(é)valuation.
 [1]

Cette approche s’imposant de plus en plus au sein de l’Union européenne notamment, il est non seulement important de comprendre ce que signifie ce terme, et, bien plus encore, de saisir les implications plus larges de l’adoption de cette approche dans son entièreté, avec les outils et instruments politiques qui l’accompagnent. Nous parcourrons donc ici brièvement l’origine de ce concept, sa définition. Nous nous attarderons ensuite sur les débats en cours sur le concept lui-même puis sur la controverse entourant les (é)valuations économiques, principal instrument d’aide à la décision mis en avant au niveau européen.

La science politique peut nous aider à comprendre l’importance de se pencher plus en détails sur tous les aspects de cette approche. En effet, on peut considérer les instruments de politique publique comme des « institutions » (Lascoumes P., Le Galès P., 2004). Cela signifie que ces instruments portent en eux un ensemble de valeurs, de croyances sur le monde et de principes d’action. Adopter un instrument politique n’est donc pas anodin : cela revient inévitablement à adopter du même coup cet ensemble de valeurs, croyances et principes. Les instruments ne sont pas neutres : « ils produisent des résultats spécifiques, indépendamment de l’objectif poursuivi ou qui leur est assigné ». (Lascoumes P., Le Galès P., 2004)
Il est donc fondamental de comprendre la logique intrinsèque de l’instrument avant de l’adopter, au risque d’obtenir l’effet inverse à celui voulu.

Repartons du début...

Les politiques de conservation de la nature telles qui nous les connaissons aujourd’hui en Europe trouvent leur origine en grande partie dans le mouvement international de reconnaissance de l’importance de la diversité biologique, qui éclôt dans les années 1990. Ce qu’on appelle plus communément la biodiversité fut définie en 1992 dans la Convention sur la diversité biologique (CDB) comme la « variabilité des organismes vivants de toute origine, y compris, entres autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie : cela inclut la diversité au sein des espèces et entre espèces, ainsi que celle des écosystèmes » (CDB 1992).

En 1995, le Programme des Nations Unies sur l’environnement, dans son Evaluation globale de la biodiversité, poursuivait sur cette lancée en stipulant que les composantes de la biodiversité contribuent au bien-être humain. La perte de biodiversité est due à l’échec des marchés économiques et des autres institutions à reconnaître la vraie valeur de celle-ci. Il faut donc trouver des méthodes pour augmenter la visibilité de la valeur économique et sociale des écosystèmes.

Dans la même lignée, l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (EM), dans ses rapports publiés en 2005, identifia la perte de la biodiversité comme une menace majeure pour les écosystèmes et le bien-être humain.

L’écosystème est y pris comme cadre pour analyser les rapports entre les humains et la Nature, tout particulièrement les liens entre les « services d’origine écosystémique » et le bien-être humain. Ces liens sont perçus comme une interaction dynamique, l’un induisant des changements dans la condition de l’autre et vice versa. Dans cette perspective, l’EM se donne pour tâche de synthétiser les connaissances scientifiques en la matière, d’identifier les services rendus par les écosystèmes, et enfin de développer des indicateurs de l’état des écosystèmes, des services écosystémiques et du bien-être humain.

« Le cadre conceptuel de l’EM place le bien-être humain comme objet central, tout en reconnaissant que la biodiversité et les écosystèmes ont également une valeur intrinsèque et que les gens prennent des décisions concernant les écosystèmes basées sur des considérations de bien-être autant que de valeur intrinsèque. » (EM, p.5)

Quelques années plus tard, une initiative européenne fut lancée par l’Allemagne et la Commission européenne en réponse à une proposition de la réunion des Ministres de l’Environnement du G8+5 : l’« Etude de l’Economie des Ecosystèmes et de la Biodiversité » (plus connue sous son acronyme anglais TEEB, The Economics of Ecosystems and Biodiversity). Inspirée par le succès considérable du Rapport Stern sur le changement climatique, l’idée était de développer une étude globale de l’impact économique de la perte de biodiversité.

Les rapports publiés en 2009-2010 commencèrent donc par attirer l’attention sur les bénéfices économiques globaux de la biodiversité et les contributions des services écosystémiques au bien-être humain, afin de pouvoir les comparer aux coûts des politiques de conservation, offrant ainsi un argument de choix en faveur de ces dernières. Les rapports TEEB rassemblent généralement des cas d’étude démontrant que les choix pro-conservation sont (aussi) une question de bon sens économique dans la plupart des cas.

Les services écosystémiques, c’est quoi ?

Les Services écosystémiques sont « les bénéfices que les humains obtiennent des écosystèmes » (Millenium Ecosystem Assessment, 2005, p.3), ou en d’autres termes « les aspects des écosystèmes qui sont utilisés activement ou passivement pour produire du bien-être humain » (Fisher & al., 2009).

L’Evaluation des Ecosytèmes pour le Millénaire établit une classification des services rendus par les écosystèmes aux sociétés humaines. Ceux-ci pourraient ainsi être répartis en 4 catégories (Figure 1) :

> les services de soutien (tels que la formation des sols, le cycle des nutriments etc.)
> les services de prélèvement (nourriture, eau, bois etc.)
> les services de régulation (cycle de l’eau, régulation des inondations, des maladies etc.)
> les services culturels (esthétiques, récréatifs, spirituels etc.)

Classification selon l’Evaluation des Ecosystèmes pour le Millénaire
Les services écosystémiques, pouvant être regroupé en 4 catégories, apportent toute une série de bénéfices au bien-être humain

La TEEB reprend cette classification, avec un peu plus de précision sur la façon dont des composants de l’écosystème influencent le bien-être humain.

Bénéfices des écosystèmes selon TEEB
Des composants et processus des écosystèmes jusqu’au bien-être humain

La structure de l’écosystème (ses composants, la composition des espèces y vivant etc.) et les processus physiques, chimiques et biologiques qui y ont cours déterminent les fonctions de cet écosystème. Ces fonctions sont, d’une certaine manière, le « potentiel de services ». Parmi ces fonctions, certaines sont utiles à l’être humain, contribuent à son bien-être et sont alors considérées comme des services. Ces services, combinés à l’intervention humaine, certaines connaissances ou équipements, apportent alors des changements positifs en satisfaisant des besoins humains ; c’est ce qui est désigné comme les bénéfices. A chaque bénéfice peut être assignée une valeur.

« Pour gérer, il faut mesurer »

Au delà du concept développé sous l’égide de la CDB et l’EM, des initiatives telles que la TEEB partent du principe qu’« on ne peut gérer que ce qu’on peut mesurer ». Selon la TEEB, « les écosystèmes et la biodiversité sont notre stock de capital naturel » ; or on ne mesure pas celui-ci suffisamment pour le gérer correctement, on manque d’information pour pouvoir prendre des décisions politiques informées (TEEB, 2009).
Elle se fixe alors pour objectif de développer des instruments et outils politiques permettant d’assigner des valeurs, et, dans cette perspective, de créer des indicateurs permettant de tout mesurer : stocks, flux, valeur économique des services rendus par les écosystèmes etc.

Les différentes approches permettant d’estimer la valeur de la nature selon la TEEB

Plusieurs types d’évaluations sont présentées : bio-physiques, sociales, économiques. Nous n’entrerons pas ici dans l’explication des différentes méthodes ce qui serait un travail de grande envergure (cf. Le rapport sur les fondements de la TEEB, chapitre 5)

Bien qu’il existe beaucoup de type de valeurs et de méthodes, la nouveauté, tout au moins le plus grand sujet à controverse actuellement, se situe dans l’estimation systématique de valeurs d’usage, selon les méthodes issues de l’économie néoclassique.

Lors d’une enquête que nous avons menée en 2012 auprès d’acteurs de la politique environnementale belge sur leur adoption du concept et des outils d’évaluation qui y sont liés (Bauler T., Pipart N., 2013), les entretiens se sont rapidement et naturellement concentrés, presque exclusivement, sur les (é)valuations monétaires des services. Et celles-ci suscitent un riche débat.

Le TEEB précise que l’(é)valuation économique/monétaire n’est pas dans toutes les situations utile et applicable. Elle stipule que l’(é)valuation économique a ses limites et ne peut jamais être le seul élément influençant la décision politique. Néanmoins elle auto-définit son objectif comme étant de montrer comment les concepts et outils économiques peuvent donner à la société les moyens d’incorporer les valeurs de la nature dans la prise de décision politique, à tous les niveaux. (TEEB, 2009)

La TEEB part donc du pré-supposé que le langage économique est potentiellement capable de traduire la valeur de la nature de façon à améliorer sa reconnaissance dans la prise de décision. Elle tente dans cette perspective de fournir les connaissances de base permettant aux décideurs politiques de comprendre et d’estimer les conséquences de leurs politiques (environnementales) sur les écosystèmes et par conséquence sur le bien-être humain.

Le concept de service écosystémique : une innovation ?

Ainsi deux aspects semblent pouvoir être distingués dans l’approche des services écosystémiques : le cadre conceptuel servant de grille d’analyse/d’étude, et le développement d’outils et d’instruments d’(é)valuation.

Quels sont les changements et/ou les avantages apportés par ce concept par rapport à celui de biodiversité ?

Lors d’une enquête pré-citée menée auprès d’acteurs de la politique environnementale belge (Bauler T., Pipart N., 2013), il est ressorti que le concept et la réflexion autour des services écosystémiques sont surtout perçus comme un moyen de communication alternatif, permettant de sensibiliser à l’intérêt sociétal des écosystèmes. Certains perçoivent également un avantage : il permettrait de mettre en lumière certains services moins directement visibles et connus du grand public, comme les services fournis par les sols et sous-sols, et ainsi contribuer à obtenir une plus grande protection légale de ceux-ci.

Le concept est souvent perçu comme ayant une certaine force persuasive, ciblant les citoyens, les politiques, les économistes, en présentant autrement des arguments en faveur de la protection de la Nature. L’une des personnes interviewées lors de cette enquête soulignait : « avec les services écosystémiques, on ne dit pas »c’est bon pour la nature« , on dit »c’est bon pour les gens«  ». Le concept leur parle plus directement que le terme de biodiversité en leur expliquant que « tout dans la nature pour être utile d’une façon ou l’autre à l’humain ».

Enfin, le concept élargit la réflexion sur les différents aspects à considérer dans l’aménagement et l’utilisation du territoire. Une évaluation qualitative de ces services permettrait de donner une perspective plus globale sur les enjeux environnementaux, une approche plus multidisciplinaire également, rendant mieux compte de la complexité des conséquences de nos choix.

Cependant, pour plusieurs acteurs politiques interrogés, cette approche n’est pas nouvelle ; ils l’utilisent depuis longtemps, notamment dans la gestion des espaces verts en milieux urbains ; seule l’étiquette aurait changé.

Evaluer économiquement les bénéfices des services écosystémiques

L’idée que la prise en compte de la Nature dans la prise de décision soit facilitée via l’(é)valuation économique des services écosystémiques semble rendre celle-ci attirante. Pour certains en tous les cas. En effet, donner une valeur à la nature en termes monétaires touche une corde sensible et cristallise un débat complexe dont nous allons tenter de souligner ici le cadre et les principaux arguments.

L’(é)valuation monétaire a donc ses partisans et opposants. La complexité de ce débat fut très bien décrite par Erik Gomez-Baggethun et Manuel Ruiz-Pérez (2011) :

« Les points de vue s’opposant dans cette controverse vont du soutien à la valuation [monétaire] et aux solutions de marché comme principales stratégies pour résoudre les problèmes environnementaux actuels (qui dans cette perspective sont interprétés comme des échecs du marché) (Engels et al., 2008 ; Heal et al., 2005), au rejet complet des raisons utilitaristes pour la conservation (Child, 2009 ; McCauley, 2006). Entre les deux, il y a un soutien stratégique de la valuation comme un outil pragmatique et passager, utilisé à court-terme pour communiquer la valeur de la biodiversité en utilisant un langage qui reflète les vues politiques et économiques dominantes (Daily et al., 2009 ; de Grot et al., 2002). Ce soutien stratégique à la valuation est devenu une position de plus en plus dominante alors que le mouvement environnemental tente de trouver de nouvelles stratégies de conservation là où les traditionnelles ont échoué à enrailler la perte de biodiversité et d’habitat (Armswroth et al., 2007 ; Daily et al. 2009). »

La TEEB se positionne clairement dans la première catégorie de points de vue explicités dans cette citation. L’approche adoptée par la TEEB consiste à « montrer comment des concepts et outils économiques peuvent aider à doter la société des moyens d’incorporer les valeurs de la nature aux processus de prise de décision à tous les niveaux ».(TEEB, 2010, p. 3)

Lors de l’enquête citée précédemment, menée auprès d’acteurs de la politique environnementale belge (Bauler T., Pipart N., 2013), certains d’entre eux ont exprimé percevoir l’(é)valuation monétaire comment offrant potentiellement certains avantages.
 [2]

Les (é)valuations économiques ou monétaires sont ainsi parfois perçues comme un outil de communication permettant de sensibiliser à la valeur de la conservation, et aux coûts et conséquences de négliger la nature. Cet outil serait notamment utilisé à l’encontre des politiciens, qui sont perçus comme sensibles aux arguments économiques.(Bauler T., Pipart N., 2013)
Cette supposition est néanmoins contredite par certaines études, telles que celle menée dans le Nord de l’Europe sur l’influence des analyses coûts-bénéfices dans la prise de décision en matière environnementale. Cette étude conclut que la plupart des décisions sont prises sans faire référence à ces valeurs et que ce type d’(é)valuations n’a pas pour effet d’informer des décisions complexes. (Vatn A., 2012)

En outre, ces (é)valuations sont perçues par certains comme utiles pour des décisions devant être prises à l’intérieur du champ de la gestion environnementale, par exemple pour aider à mettre une priorité sur ce que l’on va protéger en fonction de ce qui apporte le plus à la société, à trouver les façons de protéger au mieux au moindre coût. Cela permettrait d’avoir des données économiques précises permettant de comparer différents services fournis par une zone, ou différents écosystèmes fournissant un même service.

L’argument que ces (é)valuations puissent être utilisées comme instrument de négociation pour imposer une place plus grande à la protection de l’environnement par rapport à d’autres enjeux socio-économiques (tel que le présente la TEEB) n’est pas partagé par tous, autant lors de cette étude menée en Belgique, que de manière générale dans la littérature.

Dans ce débat, les arguments s’opposant aux valuations monétaires des services écosystémiques peuvent être regroupés en cinq grandes catégories :

- Sont-elles utiles ou non, voire présentant le risque d’effets pervers ?

La question posée consiste à savoir si l’adoption de cet outil permettra réellement de convaincre les gouvernements de mettre une priorité sur la conservation de la Nature...
Aujourd’hui les politiques de conservation au niveau européen sont essentiellement basée sur des principes de maillages écologiques et de protection d’écosystèmes et d’espèces sur liste rouge. Natura 2000, par exemple, se base uniquement sur des critères biologiques et est souvent considérée comme l’initiative la plus forte prise à ce jour au niveau européen. Des évaluations monétaires dans ce contexte peuvent être perçues comme non nécessaires, voire inutiles. (Bauler T., Pipart N., 2013)

Au contraire, cet outil pourrait présenter des résultats surprenants, voire avoir des effets pervers : la valeur d’une terre protégée sous Natura 2000 pour sa valeur écologique pourrait être estimée à la baisse par une (é)valuation monétaire de ses services. Un exemple clair est celui des pelouses calcaires en Belgique, qui sont des écosystèmes dégradés, donc peu riches aux niveaux biologiques et économiques, mais protégés en l’état car ils abritent des espèces patrimoniales.

Comment les deux logiques de prises de décisions pourraient-elles être combinées, de façon cohérente ? Ces questionnements sont mis en avant pour inciter à la prudence... L’adoption de ce nouveau concept va plus loin que le simple changement sémantique plébiscité pour son potentiel en termes de communication, si cela inclut une autre logique de prise de décision qui pourrait remettre en cause des choix voire des acquis actuels.

Enfin, cette approche part de l’hypothèse que les (é)valuations monétaires dévoileraient de très hautes valeurs économiques, donnant un poids certain à la protection des écosystèmes. En parallèle, il est fréquent de lire que « bien que les bénéfices sociaux des écosystèmes soient clairement immenses, ils restent largement non-quantifiés pour la plupart des services » (David Simpson R., 2011). Mais dans ce cas, y a-t-il suffisamment de preuves de cette si grande valeur économique ? N’y a-t-il pas le risque que ces (é)valuations, une fois réalisées, servent et soient utilisées dans un autre but que celui de la protection de la Nature, qu’elles aient l’effet inverse à celui attendu ?

- La complexité de donner une valeur à la nature et/ou l’incapacité du langage économique à le faire

Les lacunes qui subsistent encore actuellement dans les connaissances bio-physiques, dues à la complexité de l’étude de la Nature et des liens entre biodiversité et écosystèmes par exemple, sont souvent perçues comme des obstacles aux processus d’(é)valuation.

Sont également remises en cause la solidité et la précision des méthodes utilisées. En d’autres termes, la capacité des méthodes économiques à satisfaire à les exigences scientifiques des sciences de la Nature est questionnée.
L’objet étant tellement complexe, les calculs vont exiger des simplifications et des des choix méthodologiques ; ceux-ci sont parfois perçus comme porte d’entrée à des « erreurs », voire des manipulations.(Bauler T., Pipart N., 2013)

La nature même de la valeur économique est souvent pointée comme non appropriée. Telle que Jean-Michel Salles la définit (Salles J-M, 2011), l’(é)valuation économique est :
- anthropocentrique : seuls les effets sur les humains sont analysés. Or l’idée que la valeur de la Nature dépasse celle qu’elle a pour les humains, et que la biodiversité et les écosystèmes puissent avoir de l’importance et une valeur pour les autres espèces et les écosystèmes eux-mêmes est répandue. Jean-Michel Salles soulèvent certaines questions philosophiques qui peuvent difficilement être ignorées : l’utilité pour les êtres humains doit-elle est la principale voire seule raison justifiant la préservation ? Toute forme de vie dispose-t-elle d’un « droit moral » à l’existence, et si oui comment cela peut-il être traduit en valeur économique ?
- conséquentialiste, c’est-à-dire que la valeur économique dépend des conséquences de l’objet sur le bien-être humain, pas de la valeur intrinsèque de l’objet. Le fait que la valeur intrinsèque de la Nature ne puisse pas être prise en compte est préoccupant pour beaucoup.

Les méthodes d’(é)valuations elles-mêmes font l’objet de nombreuses critiques.

Certains acteurs de la politique environnementale ont exprimé des doutes quant au sens et à la pertinence de certaines méthodes, telles que celles basées sur « la volonté de payer » pour un service écosystémique ou sur les « coûts de voyage » consentis à payer pour aller profiter d’un écosystème. En quoi représentent-elles la valeur de la nature ou de ses services ? Un des arguments avancés est que le prix d’une oeuvre d’art n’est pas synonyme de sa valeur (Bauler T., Pipart N., 2013).

Sans rentrer dans trop de détails, de manière générale les méthodes basées sur les préférences révélées des personnes concernées par l’écosystème évalué sont critiquées sur un point : le problème de l’information (Vatn A., 2005, p. 135).
Se baser sur les préférences humaines pour évaluer la valeur peut poser un problème dans des situations d’« ignorance scientifique » sur le fonctionnement des écosystèmes ou quand il n’y a pas de conscience claire des bénéfices retirés. Pritchard L. Jr et al. (2000) concluent dans ces cas : « le résultat des études d’(é)valuation économique sont aussi bons que les valeurs des personnes interrogées ». Certains argumenteront même que « les services écosystémiques et les formes de vie sont essentielles à la société, indépendamment de leur reconnaissance par les humains » (Pritchard L. Jr & al., 2000).

Il existe néanmoins des méthodes d’(é)valuations délibératives, rassemblant des scientifiques et toutes les personnes concernées dans un projet d’aménagement du territoire par exemple. Que ces (é)valuations soient dans ce cas économiques ou non, le processus délibératif en lui-même peut être présenter de belles opportunités de prise de conscience par les différents acteurs des services et enjeux présents.

- Des valeurs incommensurables

Comme exprimé précédemment, on retrouve souvent dans la littérature des questionnements quand à la capacité du langage économique à évaluer monétairement la valeur intrinsèque de la nature. Il en va de même pour les services culturels ou religieux.
Ainsi l’exprime Ludwig D. (2000) : « Peu d’entre nous ont besoin d’être convaincus que les valeurs économiques appartiennent à une sphère différentes des valeurs personnelles et sociales ». Il y a un aspect éthique et philosophique poussant de nombreuses personnes à dire qu’on ne peut monétiser tout aspect.

- Vers une financiarisation, une mise sur le marché de la nature ?

La frontière entre valeur et prix (entre une approche économique dans l’évaluation et une approche de marché dans la gestion) est fine ; elle est souvent floue et difficile à comprendre pour les non économistes, c’est-à-dire la plupart des gens.
Il y a une tendance, dans nos sociétés, à l’expansion du marché à des aires traditionnellement non gérées par le marché.

Donner une valeur monétaire à des biens et services naturels pourrait paver la voie vers une commercialisation de ceux-ci et vers la création d’instruments financiers (tels que les paiements pour services écosystémiques). Estimer si cette issue est désirable ou non ouvre un débat encore plus large dans lequel nous n’entrerons pas ici, mais il est cependant important d’être conscient que c’est une des voies possiblement ouvertes par cette approche.

- Vers une dépolitisation des questions environnementales ?

On peut enfin voir un paradoxe dans cette approche qui consiste à vouloir convaincre les économistes en parlant leur langage... au risque de leur donner le dernier mot ?

En effet, un autre argument incitant à la prudence face à cette approche met en évidence que l’adoption de ces outils comme principal soutien du processus de décision pourrait amener un changement dans l’attribution des capacités de décision. Au contraire de l’objectif attendu, cela renforcerait le pouvoir des économistes dans la prise de décision. La logique ne serait plus « la société a une certaine vision et fait le choix politique de préserver une héritage que nous valorisons culturellement ». Mais elle devient « les économistes ont estimé que... ». La décision de protéger ou non dépend alors de calculs économiques, non plus de la vision politique et culturelle de la société et de ses représentants.

Certains nous mettent ainsi en garde contre le risque que l’économie (et son objectif de maximisation) ne soit plus seulement un moyen mais devienne l’objectif à atteindre, l’enjeu. Plus concrètement cela signifierait que si l’option de conservation est choisie à un moment sur base d’une (é)valuation démontrant qu’elle est la meilleure en termes économiques, il se peut par après qu’un élément contextuel change et qu’elle ne soit alors plus la meilleure option en termes économiques... sera-t-il possible de revenir à une logique de décision basée des valeurs écologiques, sociales, politiques ?

Perspectives

D’une manière générale, l’approche des services écosystémiques a le mérite de replacer l’être humain dans son environnement, de recentrer le débat environnemental sur les relations entre l’Homme et la Nature et de mettre en évidence leur interdépendance. Elle fait face cependant à une critique de poids : des concepts tels que les services écosystémiques « placent les relations humains-Nature dans une perspective d’utilité et d’échange et ainsi étendent la rationalité économique du calcul du profit dans la sphère des écosystèmes et de la biodiversité ». (Gomez-Baggethun E., Ruiz-Perez M., 2011, p. 624)

Ceci fait écho à un phénomène plus large et général de rationalisation des politiques publiques, notamment sous l’influence de l’Union européenne poussant les Etats membres à ancrer leurs prises de décisions sur les évaluations techniques. De ce fait, les administrations se réfèrent de plus en plus à des méthodologies de type quantitatif, ceci se basant sur l’hypothèse que toutes valeurs peuvent être comparées et sous pesées les unes par rapport aux autres.

Les débats tant en sciences politique qu’économique appellent à la prudence. Les différents arguments exposés ici semblent confirmer l’idée que les instruments politiques ne sont pas neutres mais porteurs des valeurs, hypothèses méthodologiques et de principes d’action. Leur adoption aura des conséquences plus larges qu’un simple changement sémantique.

L’enjeu aujourd’hui semble être de tracer la limite claire entre ce qu’il est possible et désirable de faire avec les évaluations économiques, en faisant attention à ne pas se faire prendre à notre propre jeu : que la maximisation de la valeur économique ne remplace pas les pré-occupations environnementales et sociales en tant qu’objectif.

Il semble en tous cas indispensable de se pencher sur cette approche des services écosystèmiques de manière multidisciplinaire, étudier et délibérer ensemble de la pertinence et de la justesse d’adopter plus avant le concept et les outils et instruments politiques qui y sont liés.
Attention à l’arbre qui cache parfois la forêt...

Références bibliographiques

- Evaluation des écosystèmes pour le Millénaire, synthèses récupérées sur http://www.maweb.org/fr/Synthesis.aspx

- Millenium Ecosystem Assessment, 2005, Ecosystems and Human Well-being : Summary for Decision Makers, Washington D.C., Island Press.

- TEEB, 2010 L’Économie des écosystèmes et de la biodiversité : Intégration de l’Économie de la nature. Une synthèse de l’approche, des conclusions et des recommandations de la TEEB. Récupéré sur http://www.teebweb.org

- TEEB, 2009 – L’économie des écosystèmes et de la biodiversité pour les décideurs nationaux et internationaux – Résumé : Prendre en compte la valeur de la nature. Récupéré sur http://www.teebweb.org

- Bauler T., Pipart N., 2013, Ecosystem Services in Belgian environmental policy-making : representations and expectations of the conceptualisation and valuation of ESS. IN : Jacobs S., Dendoncker N., Keune H. (2013), Ecosystem Service Debates - Reflections from the community of science and practice in Belgium. Ecosystem services : global issues, local practices. Elsevier.

- David Simpson R., 2011, Environment for Development. The “Ecosystem Service Framework” : A Critical Assessment, Ecosystem Services Economics (ESE), Working Paper Series, Paper N° 5, The United Nations Environment Programme, Division of Environmental Policy Implementation.

- Fisher B., Turner R. K., Morling P., 2009, Defining and classifying ecosystem services for decision making. IN Ecological Economics, 68 (3), PP. 643-653.

- Lascoumes P., Le Galès P., 2004, Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Science Po

- Ludwig D., 2000, Limitations of Economic Valuation of Ecosystems. IN Ecosystems, 3, 2000, pp.31-35.

- Gomez-Baggethun E., Ruiz-Perez M., 2011 Economic valuation and the commodification of ecosystem services. IN Progress in Physical Geography, 35 (5), 2011, pp. 613-628

- Salles J-M, 2011, Valuing biodiversity and ecosystem services : why put economic value on Nature ?, IN Comptes Rendus Biologie, 334, pp. 469-482

- Vatn A., 2005, Institutions and the Environment, UK, 481 p.

- Vatn A., 2012, The value of monetary ecosystem service (e)valuation in policy formulation, 2012, Mars, Communication présentée à 7th BEES Workshop, Bruxelles.

Notes:

[1Nous distinguons les termes « évaluations » désignant tout type de mesures, et les « valuations »visant à donner une valeur monétaire à l’objet mesuré". Nous utiliserons dans cet article l’écriture (é)valuation comme terme générique, afin de reconnaître que toutes les évaluations de services écosystémiques ne font pas l’usage du langage économique ou de la valeur monétaire tout en soulignant que l’objectif de ces mesures est de donner une valeur.

[2Nous avions précisé dans cette étude également que, dans le cas de la plupart des acteurs interrogé, ils n’avaient pas encore eu l’occasion de mener ou de travailler directement avec ce type d’(é)valuations. Ils expriment donc plutôt leurs opinions a priori et leurs attentes par rapport à celles-ci.

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