La Quinoa, la graine star de l'alimentation bio : un bouleversement des (...)

Produit phare de l'alimentation bio et équitable, la quinoa connait un véritable succès depuis les années 1980 offrant un nouveau confort dans la (...) Voir descriptif détaillé

La Quinoa, la graine star de l'alimentation bio : un bouleversement des (...)

Produit phare de l'alimentation bio et équitable, la quinoa connait un véritable succès depuis les années 1980 offrant un nouveau confort dans la (...) Voir descriptif détaillé

2013 est « l’Année internationale de la quinoa », mais quelle est donc cette fameuse graine et quels sont les enjeux qui gravitent autour d’elle ?

Champs de quinoa (Source : Rafaillac, IRD) {PNG}

La quinoa, Chenopodium quinoa Willdenow, est une plante cultivée dans les Andes depuis des siècles. Les incas l’appelaient chisiya mama, ce qui signifie « mère de tous les grains ». Pierre Morlon (1992) définit la quinoa comme une « céréale d’altitude ». Elle est en général qualifiée de pseudo-céréale grâce à son mode de consommation en grains, farine ou flocons. Elle appartient pourtant à la même famille que les épinards ou la betterave : les Chénopodiacées. Source de protéines riches en acides aminés, elle constitue la base de l’alimentation de millions d’habitants d’Amérique Latine.
Produite en Équateur, au Pérou et en Bolivie principalement, elle pousse en très haute altitude. Cette plante extraordinaire peut survivre à des niveaux de sécheresse, de salinité et de températures extrêmes dans lesquels de nombreuses autres cultures périraient.

Cette plante aux qualités nutritives très importantes devient la star dans tous les magasins diététiques de biologiques des États-Unis et d’Europe depuis les années 1980. Alors que le Pérou et l’Équateur décident de ralentir leur production, la Bolivie se retrouve alors forcée de quadrupler sa production. L’intensification de la production de quinoa, avec l’arrivée des tracteurs, met alors en péril le fragile équilibre environnemental et socio-économique de l’Altiplano bolivien.

A l’heure de la célébration de « l’Année internationale de la quinoa » par l’Assemblée générale des l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 2013, qu’en est-il de la pérennité de la culture de cette « graine d’or » ?

La graine d’or des Incas

La quinoa est une plante herbacée de type C3 annuelle atteignant à maturité entre 30 et 300 cm de hauteur. Les très petites fleurs sont regroupées en grandes grappes qui donnent les graines que l’on consomme mesurant entre 1,5 et 4 mm. Celles-ci ont une valeur alimentaire très élevée puisqu’elles contiennent un taux de glucide de 70%, 12,5% de protéines (avec une proportion de lysine plus importante que dans la protéine des oeufs) et une très importante quantité d’acides aminés (Pulgar, 1954 ; FAO, 2001). La saponine, substance présente dans le péricarpe du grain, lui confère un goût amer et rend impropre à la consommation le grain brut. Une lourde étape obligatoire de lavage est donc nécessaire pour l’ôter.

La variabilité génétique de la quinoa lui offre une adaptabilité très importante. Son système racinaire long et robuste lui permet une très bonne résistance à des conditions pédo-climatiques extrêmes. C’est une des rares plantes pouvant supporter des variations de températures allant de 0°C à 35°C dans une même journée. Autour du salar de l’Uyuni dans le centre de l’Altiplano bolivien, les cultures doivent supporter plus de 200 nuits de gèle par an et avec seulement 200 mm de précipitation (Hellin & Higman, 2003). Les plantes poussent généralement sur des sols sableux ou sablo-limoneux avec une salinité élevée. On les trouve généralement à flanc de montagne entre 2500 et 4100 m d’altitude (National Research Council, 1989).

En 2000 la production bolivienne était de 25 000 tonnes de quinoa. Environ 70 % de la production bolivienne provient de l’Altiplano entre le lac Titicaca et La Paz. Dans cette région au paysage quasi lunaire, 81% de la production est destiné à la commercialisation et notamment à l’importation. Seulement 19% de la quinoa produite est consommé localement par les familles (Hellin & Higman, 2003).

Un système de culture traditionnel lié à l’élevage

Traditionnellement, la quinoa se cultive en rotation ou en association avec la pomme de terre, elle-même essentielle à l’alimentation de ces régions. La pomme de terre permet une bonne préparation du sol à l’arrivée de la quinoa et celle-ci apporte protection contre le froid et le vent (Felix, 2004). Malgré les conditions extrêmes, on peut parfois trouver la quinoa également en rotation avec l’oignon, le haricot ou des herbes fourragères destinées au pâturage sur les hauteurs de l’Altiplano. Plus bas vers les terre, on peut la retrouver en association avec du maïs, divers légumes et de la luzerne (FAO, 2011).

Pour assurer la fertilité des sols et la durabilité du système, les parcelles sont laissées en jachères courtes de 1 à 4 ans et en vaine pâture pour les élevages des camélidés des communautés. Les paysans andains élèvent traditionnellement un ou plusieurs troupeaux composés principalement de lamas, alpagas et parfois quelques moutons sur leurs terres agricoles. Ce bétail, exploité pour la viande et la laine, permet une deuxième source de revenu, notamment en cas de grande sécheresse ou gelées mettant en péril l’agriculture (Héran, 2011). Cependant, la place de l’élevage dans l’agriculture paysanne locale se voit menacée suite à la mécanisation et l’explosion de la production de la quinoa.

Un dérèglement suite à l’intensification des cultures en Bolivie

Depuis les années 1970 et 1980, la production de la quinoa en Bolivie a fortement augmentée suite à l’abandon d’une partie des cultures par le Pérou et l’Équateur et la demande croissante des pays occidentaux attirés par de nouveaux produits diététiques, exotiques, biologiques et équitables. L’augmentation de cette demande internationale s’accompagne également de la flambée du prix de la quinoa en le multipliant par 12 en 60 ans (Felix, 2004). Ce phénomène est appelé par beaucoup le « Boom du quinoa ».

Pour répondre à la demande des consommateurs, la Bolivie entreprend des projets de modernisation et de mécanisation des systèmes de culture au milieu des années 1980. Des organismes d’aide au développement offrent à quelques communautés des tracteurs associés à des charrues à disque et des semoirs en ligne. Or les champs de quinoa, situés auparavant sur les flancs de montagnes et de volcans (appelés cerro) empêchent le passage des tracteurs sur ces terrains. Les paysans décident donc de déplacer leurs champs vers les plaines plus basses (dîtes pampa) et proches des salars, sur des terres normalement destinées à l’élevage et où le risque de gel est maximum. Cette mécanisation conduit alors à l’intensification des cultures et à la surproduction dans ces régions. D’après les données de l’INS (Insitutut National de Statistiques) rapportées par Acosta (2007), la Bolivie, premier exportateur mondial de quinoa, a vu sa production passer de 9 000 tonnes dans les années 70 avec une surface de 12 000 ha cultivés, à 28 000 tonnes pour 47 000 ha ces dernières années. Le taux d’exportation a été multiplié par 15 en 10 ans seulement (cf graphique).

Evolution de la production de la quinoa en Bolivie des années 1970 aux années 2000 (source : Acosta, 2007) {PNG}
Dans certaines communautés bolivienne, une totale modification de l’organisation des systèmes de culture et d’élevage se produit entrainant un déséquilibre négatif.

Les préférences des consommateurs poussent les agriculteurs à passer d’une culture mélangeant plusieurs variétés de quinoa à la production d’une seule variété : la Quinoa real. Cette dernière est réputée pour ses gros grains, blancs et à faible taux de saponine (qui la rend plus susceptible à l’attaque des ravageurs). Ce nouveau mode de production de rente mène à une perte de la diversité des variétés et à la vulnérabilité des paysans face aux ravageurs des cultures et aux aléas climatiques.
Le défrichement des terres de la pampa de manière désordonnée modifie radicalement le paysage de l’Altiplano entrainant l’érosion éolienne des sols sableux. Les troupeaux sont menacés et déplacés vers des zones restreintes. Les terres riches, autrefois habituées au système agropastoral, s’épuisent suite à leur surexploitation et au manque de fertilisation naturelle (Acosta, 2007). Une sérieuse compétition s’installe donc entre les éleveurs et les producteurs de quinoa. Les terres collectives et les parcours communs autrefois très bien gérés et équilibrés disparaissent suite aux conflits et à la désorganisation des communautés.

Sols sableux susceptibles à l'érosion éolienne, aux gelées et pauvres en matière organique des plaine de la pampa (source : Felix, 2004) {PNG}

La carence en matière organique due au manque de fumier et à la suppression de la jachère conduit à la dégradation des sols et une baisse importante des rendements. Ces nouveaux problèmes entrainent donc l’augmentation de l’utilisation d’intrants chimiques, paradoxalement à la demande de produits biologiques des consommateurs et augmentant les dépenses de production. Un nouveau compromis est donc posé entre l’augmentation de la production de quinoa issue de l’Agriculture Biologique destinée à l’exportation et l’agriculture diverse et de subsistance pour la consommation locale (Hellin & Higman, 2003).

D’après Veira Pak et Vassas (2010), la mécanisation et l’intensification des cultures ont causés de nombreux problèmes socio-économiques dans les communautés, principalement basés sur l’accès aux terres cultivables et la privatisation des outils et l’individualisation dans le travail. Le « Boom du quinoa » a creusé de grandes inégalités entre les producteurs. Certains ont su rapidement s’accaparer les terres et se mécaniser. Ceux-là ont vu leur niveau de vie plus prospère et la possibilité d’envoyer leurs enfants à l’école et de diversifier leur alimentation grâce aux extras. D’autres, parfois non choisi par les associations d’aide au développement, n’ont pas eu accès aux tracteurs par manque de terres disponibles. Les bénéfices de ces derniers sont trop insuffisants et ils se voient finalement voués à l’exode rural. Enfin, les prix ayant tellement augmenté ces dernières années, les boliviens se voient remplacer le « riz des incas » par le riz blanc importé de Thaïlande, bien moins riche que la quinoa, le maïs ou le haricot.

Vers de nouvelles perspectives

Depuis ces vingt dernières années les paysages agropastoraux andins ont subit des changements drastiques. Le succès international de la quinoa a permis au début de l’essor la prospérité des familles paysannes et une augmentation des revenus et l’accès à l’éducation des enfants. Cependant, de nombreux désavantages de ce « Boom du quinoa » ont été révélés. La pression du marché mène à la monétarisation et la désolidarisation entre les producteurs. La désorganisation du système a entrainé la marginalisation de l’élevage et la réduction des variétés cultivées dictée par les normes étrangères. L’arrivée de la mécanisation oblige à une réorganisation de l’espace et la réduction des rotations et des jachères causant la dégradation des sols de plaines et rendant les plantes susceptibles aux parasites et maladies. Ces conditions récentes mettent alors en danger l’avenir de la production de la quinoa.

Les boliviens, producteurs et autorités, se soucient désormais de la sécurité alimentaire de leur pays et cherchent à la renforcer par de nouvelles lois gouvernementales afin de promettre la durabilité de ce système agricole. C’est pourquoi l’année 2013 a été nommée « Année internationale de la quinoa » afin d’attirer l’attention de la communauté internationale sur la culture de cette plante aux qualités nutritives hors du commun. Des tentatives de restructuration et de rénovation de la production et d’organisation sociale sont donc nouvellement mises en place. Celles-ci assureront la pérennité des ressources naturelles, des besoins des consommateurs et du bien-être des populations locales.

Un premier pas serait de favoriser les coopératives gérées localement et freiner celles contrôlées par les grands groupes exportateurs. Une autre solution consisterait à ce que la Bolivie exporte la quinoa sous forme de produits déjà transformés afin qu’une partie de la valeur ajoutée leur revienne.

Le succès de la quinoa mérite également d’étendre sa zone de culture vers d’autres régions du monde, en utilisant d’autres variétés, comme vers l’Himalaya, l’Atlas, les hauts plateaux éthiopiens, ou même en Europe.

Enfin, on peut se demander si les programmes de développement lancés bien souvent par les ONG et qui vantent le progrès n’éloigneraient pas plutôt les paysans du Sud de la souveraineté alimentaire et de la démocratie.

Bibliographie

Acosta Alba I., (2007). Durabilité des systèmes de production de l’Altiplano Sud bolivien : quels équilibres entre élevage et agriculture ?. Paris : AgroParis Tech.

Felix D., (2004). Diagnostic agraire de la Province Daniel Campo, Bolivie - Le développement de la filière quinoa et ses conséquences sur l’équilibre du système agraire des Aymaras de la marka Llica-Tahua. Montpellier : CNEARC.

Hellin J. & Higman S., (2003). Quinoa and food security. In : Feeding the market : South American Farmers, Trade and Globalization (Pp. 113-168). Intermediate Technology Development Group (ITDG) Publishing. London, UK.

Héran V., (2011). L’Altiplano Sud de Bolivie dans la mondialisation agricole : Quelles solutions pour une production durable de quinoa ?. Paris : ISTOM-IRD.

Morlon P., (1992). Comprendre l’agriculture paysanne dans les Andes Centrales. Paris : INRA.

National Research Council, (1989). Lost Crops of the Incas : little known plants of the Andes with promise for worldwide cultivation (Pp. 149-161). Washington, D.C : National Academy Press.

Rafaillac J.P, Aperçu sur la culture de quinoa dans la zone intersalar de l’Altiplano bolivien, Municipio de Salinas de Garci Mendoza, département d’Oruro. IRD.

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