Déforestation et reboisement : mêmes risques ?

Couper des arbres n'est pas sans risque, surtout dans les zones tropicales. Mais dans cet univers extrême, reboiser doit rimer avec pensé. Voir descriptif détaillé

Déforestation et reboisement : mêmes risques ?

Couper des arbres n'est pas sans risque, surtout dans les zones tropicales. Mais dans cet univers extrême, reboiser doit rimer avec pensé. Voir descriptif détaillé

3,4 milliards d’hectares sont couverts de forêts dans le monde. 52 % de ces forêts, soit 1,8 milliard d’hectares sont situés dans les tropiques.

Les forêts tropicales et plus particulièrement les forêts denses humides abritent de 50 à 80% de la diversité spécifique terrestre : sur un hectare, on y recense parfois 300 espèces d’arbres contre quelques dizaines au mieux en zones tempérées.
Cette richesse est toutefois grandement menacée, la FAO considérant qu’à terme de 2020, un quart de la diversité biologique de la planète pourrait avoir disparu.

La forêt, omniprésente à travers le monde, a toujours été ressentie et représentée comme mystérieuse, suscitant souvent la crainte, abritant des lieux de culte, où peuvent se tapir animaux dangereux ou êtres malveillants.
Certains moins timorés la considèrent toutefois comme un jardin où l’on peut faire son marché ou comme ressource capable de générer des revenus importants.
Ces ressentiments sont le fruit d’une profonde méconnaissance de la forêt et du rôle primordial qu’elle joue.
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Madagascar : réserve d’Andasibe

Forêts naturelles et artificielles

La forêt est bien évidemment une zone où poussent des arbres, qu’ils aient surgi de terre le plus naturellement du monde ou aient été plantés.
Déjà, à ce stade, il faut marquer une différence.

Une forêt naturelle peut abriter de très nombreuses espèces d’arbres implantés de ci de là sans le moindre alignement. Ils sont nés de graines portées par le vent, amenées dans des excréments d’animaux ou d’oiseaux, ou issues d’ensemenciers jadis présents alentour.

Généralement mono-spécifique, une forêt artificielle est plantée en respectant un schéma géométrique ; seul un nombre restreint d’essences y est présent en cas de pluri-spécificité.

Alors que dans la forêt naturelle vit un nombre d’espèces animales, trouvant là un écosystème à leur mesure, dans la forêt artificielle, et à condition qu’elle couvre une surface importante, peu d’espèces seulement risquent de s’installer, faute de diversité.
La forêt retient les nuages et attire la pluie, en d’autres termes, elle amène l’eau, tant nécessaire à toute forme de vie. Sous son couvert, se forme un tapis d’humus grâce aux feuilles s’amassant au sol.
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Argentine : Plantations d’eucalyptus

Dans le cas de résineux, souvent présents en monocultures, se forme un tapis d’aiguilles acides qui ne constituent pas un humus, mais un genre de désherbant naturel, lequel allié à une canopée fermée et sombre fait obstacle à la croissance d’un sous-étage, exception faite dans le cas d’éclaircies vigoureuses, mais où seules les herbes et quelques buissons peuvent s’adapter.

Les zones tropicales, constituées en majeure partie de feuillus qui composent les forêts primaires, étant les plus importantes, les plus menacées et les moins connues, où s’affrontent des extrêmes, feront l’objet de l’exposé qui suit.

Rôle de la forêt dans le cycle de l’eau

La forêt assure la conservation et le renouvellement de la faible couche d’humus constituant la partie nutritive des sols en apportant une litière abondante, en maintenant des degrés d’humidité et de température favorisant la décomposition et en opérant en permanence au travers des processus de croissance, de mortalité et de régénération de l’écosystème, un recyclage des produits de cette dégradation.

En ralentissant le ruissellement, en favorisant le maintien de l’humidité des sols superficiels et l’alimentation des nappes souterraines, en recyclant les eaux de pluie, la forêt joue un rôle prépondérant dans le cycle de l’eau.

Ainsi, une déforestation massive conduit à une perturbation importante du régime des pluies sur les surfaces en cause et celles des zones contigües.

Lorsque la forêt disparaît, le sol, soumis à l’action directe de l’ensoleillement et des pluies, entre dans un processus de dégradation rapide et difficilement réversible.

Brutalement exposé à l’insolation, le sol quasi brûlé en quelques jours, se dessèche en profondeur et durcit rapidement. Si ce phénomène intervient avant ou pendant une période de sécheresse marquée pouvant s’étaler sur plusieurs mois, le sol -en majeure partie ferralitique- devient un véritable béton.
Lorsque survient la pluie (tropicale), la terre, incapable d’absorber la quantité d’eau qui déferle aussi brutalement, cette dernière profite de la moindre déclivité pour entamer son ruissellement, emportant avec elles toutes particules friables du sol (terre, sable).
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Madagascar : collines lessivées

On assiste ainsi très rapidement à un lessivage complet de la surface du sol, emportant vers les zones les plus basses particules fines et sable qui vont enrichir les fonds de vallée ou les rizières, zones considérées comme riches et fertiles, mais qui ne le sont pas naturellement : ayant profité au fil du temps de l’action dévastatrice des eaux de ruissellement, elles étaient souvent à l’origine constituées de marais (présence de sources) ou parfois même, sous seulement deux à trois mètres d’alluvions, d’un sol argileux absolument impénétrable et non fertile.

Madagascar : Fond de vallée et collines déboisées

Abandon des terres soumises au ruissellement

Il devient très facile de comprendre pourquoi l’agriculture tropicale se cantonne dans les zones basses et délaisse presque totalement les collines et zones plus escarpées.
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Madagascar : collines en friche abandonnées aux feux de brousse, colonisées par des graminées et des eucalyptus, et fond de vallée voué à la culture du riz

Ces terres, une fois abandonnées deviennent rapidement incultes : insolation, lessivage, appauvrissement, rare est la végétation qui peut y prendre racine. Elles sont dès lors soumises au pâturage, puis aux feux de brousse destinés à faire repousser l’herbe lors du retour des pluies.

A la suite de ces feux, le sol devient encore plus dur qu’auparavant et seules quelques herbes sans intérêt, des buissons ou des colonisateurs tels que l’eucalyptus, sont capables de s’y installer.
Les graines de mauvaises herbes broutées par les animaux de pâturage se retrouvent dans leurs excréments et trouvant un terrain idéal pour croître, se multiplient à l’infini.

Les terres arides peuvent ainsi s’étendre rapidement. Les indigènes qui cherchent à survivre se contentent de couper les rares arbres pour les destiner au charbon de bois, bois de chauffe ou bois de charpente rudimentaire. Toute forme arbustive est implacablement exploitée à très court terme (tous les 2 à 3 ans) sans le moindre souci de gestion, ne laissant pas le moindre espoir de voir ne fût-ce qu’un semblant de forêt pouvoir s’installer.

Pourquoi et comment la forêt peut-elle disparaître ?

« Elle est si grande et nous sommes si petits qu’on peut bien s’en accaparer un petit morceau…. »
Voilà comment me répondait un vieux camerounais, assis sur son banc, repu de son maigre repas, et contemplant les étoiles lorsque je suis arrivé chez lui peu après la tombée de la nuit. Mon véhicule étant tombé en panne, j’avais fait du stop afin de rejoindre une localité pour y passer la nuit. Pris en charge par une moto sans la moindre lumière, celle-ci était aussi tombée en panne au bout de quelques kilomètres et c’est ainsi que nous avons rejoint cette famille pour réparer.

Comme chaque jour, il était rentré de son périple en forêt, et semblait satisfait. Je lui posai donc la question qui me brûlait les lèvres : Pourquoi s’acharner ainsi à couper et brûler la forêt ?
« Mes grands-parents et mes parents ont toujours fait ainsi, et nous devons continuer ».
Je lui demandai s’il avait déjà quitté sa terre et à quelle distance la plus éloignée il était déjà allé.
Pour toute réponse il m’indiqua la forêt….Sans doute y avait-il parcouru des milliers de kilomètres, mais en rond pour pouvoir rentrer le soir.
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RCA : culture sur brûlis ou quand la forêt fait place au manioc...

Il ne pouvait évidemment s’imaginer qu’ils sont des millions chaque jour à tenir le même raisonnement, à poser les mêmes gestes : couper et brûler la forêt pour cultiver quelques ares le temps d’une saison, voire deux, puis s’en aller un peu plus loin en quête de meilleure fortune et recommencer à couper, à brûler, à planter du manioc……

La culture sur brûlis est ancestrale et les populations qui la pratiquent n’ont jamais souhaité en déroger bien qu’elle ne soit pas rentable : au bout de 2 à 3 ans, la terre devient improductive et le fléau recommence un peu plus loin.

En d’autres endroits, l’exploitation ligneuse est la cause de la déforestation : l’approvisionnement en bois énergie en zones tropicales constitue de loin la fonction majeure des forêts.
Mais à cela s’ajoute la déforestation sauvage liée aux coupes illégales de bois, généralement destinés aux marchés locaux ou des pays voisins.
Depuis plusieurs années, l’arrivée de sociétés forestières asiatiques a concouru à amplifier l’exploitation illégale, principalement en Afrique ; face aux mesures qui se mettent actuellement en place, on peut espérer infléchir la tendance bien que le bras de fer perdure car les importateurs asiatiques avouent franchement que les standards européens – jugés trop exigeants – ne leur conviennent pas.

Forêt et carbone

Une forêt en pleine croissance contribue à fixer du carbone : en effet, lors de la photosynthèse, les arbres se nourrissent de carbone tout en rejetant l’oxygène dans l’atmosphère.
L’effet de serre est la conséquence de la présence de CO² dans l’atmosphère, libéré lors des incendies et la combustion de bois.
Le ralentissement de la déforestation, les incendies et l’usage excessif des feux de brousse sont des voies majeures pour limiter l’effet de serre, tandis que le boisement et/ou le reboisement peuvent participer à inverser la tendance.

Un stock de carbone est un réservoir virtuel qui peut se remplir ou se vider.

Un puits de carbone est la différence positive entre les entrées et les sorties de carbone : un arbre qui pousse dégage de l’oxygène tout en consommant eau, lumière et carbone. L’effet d’un puits de carbone est limité dans le temps.

Des peuplements mûrs s’ils restent intacts, passent du stade de puits de carbone à celui de réservoir de carbone : c’est le cas des réserves, des aires protégées.

Une source de carbone est la différence négative entre stockage et déstockage : à l’inverse des forêts jeunes, les forêts arrivées à maturité stockent de grandes quantités de carbone en surface et dans les sols, le CO² qui se dégage de la décomposition des vieux sujets compensant les quantités de carbone absorbées par la pousse des jeunes arbres.
Lorsqu’elles brûlent, ces forêts rejettent du CO² et deviennent des sources de carbone.

Le rajeunissement de la forêt tombe par conséquent sous le sens de la logique pour lui permettre de se développer et consommer du carbone.
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Cameroun : un vieux Bilinga tombe pour favoriser la croissance des jeunes sujets qui l’entourent

Faire renaître la forêt

C’est à la mode, mais cela constitue le plus souvent une hypocrite forme de marketing.
Beaucoup s’imaginent qu’il suffit d’acquérir du terrain (achat ou location), acheter des plants, les mettre en terre et attendre.
De grosses sociétés soignent leur image par de tels projets, soutenant la reforestation de centaines de milliers d’hectares.
Il ne faut pas perdre de vue certaines règles de base :
• Où va-t-on planter ?
• Sous quel climat ?
• Dans quel type de sol ?
• Comment est configuré le terrain, de quoi est-il constitué ?
• Quelles sont les essences adéquates ?

Dans les plantations les plus élaborées, il existe un inévitable taux de mortalité.
Si derechef, le projet n’est pas étudié sous toutes ses formes, si le terrain n’est pas ou pas suffisamment préparé, si la surveillance de la plantation n’est pas rigoureuse, si l’entretien est défaillant, la réussite de l’entreprise se trouve automatiquement en situation précaire.

Poursuivons toutefois le raisonnement en supposant que tout se déroule de manière satisfaisante, permettant la mise en production et que l’exploitation se poursuive normalement pendant plusieurs années.
Dans le cadre d’une monoculture, elle est irrémédiablement exposée à des attaques fongiques ou insecticides, des maladies, et les inévitables risques de marché qui peuvent la vouer à l’échec financier combien même la plantation serait réussie.
En admettant que son exploitation se poursuive malgré tout sans encombre, un jour les arbres cesseront de produire. Que des passera-t-il ensuite ?
1. Coupe à blanc pour tirer profit du bois, nettoyage suivi de replantation ou abandon en l’état de friche nue. On revient ainsi à la disparition de la forêt, insolation du sol, ruissellement, appauvrissement total, pâturage, feux de brousse, etc….
2. La plantation est abandonnée à son sort sans même profiter du bois (mais il est très probable que les indigènes s’en chargent….). Dans ce cas, si les espèces sont résistantes et tenaces, elles peuvent coloniser les alentours. (voir à la suite de l’option pluri-culture)

Dans le cadre d’une pluri-culture, tous les risques énumérés ci-dessus sont partagés et permettent de voir l’avenir plus sereinement en acceptant de réduire le retour financier par dilution. Ce schéma permet d’allonger la durée de vie de la plantation, puisque une essence peut être totalement éradiquée au profit d’une nouvelle sans pour autant cesser de produire.
Ce type de plantation ouvre la voie de la gestion durable et d’une omniprésence de la forêt.

Et puis un jour, les propriétaires ou exploitants deviennent vieux, ou se lassent, ou pire, les marchés sont saturés, ou l’évolution sociale ne permet plus de produire à des tarifs compétitifs, etc….
Soit tout est coupé et on revient au cas développé au point précédent (monoculture).
Soit la plantation s’arrête et tombe en dérision tandis qu’une forêt s’installe.

Mais quel type de forêt ? A l’image de ce qui a été planté, soit une monoculture, soit une forêt peu diversifiée mais véritable forêt néanmoins, laquelle, si elle n’est pas prise en mains du point de vue gestion (par conséquent exploitation du bois), risque de basculer vers une forêt livrée à elle-même (donc aux lois de la nature), majoritairement peuplée d’essences colonisatrices : généralement à croissance rapide, les espèces productrices deviennent rapidement envahissantes si elles ne sont pas maîtrisées.

Ainsi, non seulement la forêt change de physionomie, mais les alentours se colonisent, leur surface augmentant d’année en année.

Une plantation – comme tout projet pour être viable – doit répondre à des critères économiques.
Mais il faut se méfier d’une reforestation « à but lucratif », uniquement orientée en fonction du retour souhaité
Au Brésil, mis sous le feu de la rampe pour introduction d’eucalyptus OGM, des papetiers ont concédé, tout en se gardant bien de faire état de tous les paramètres, que la colonisation par le vent ne pouvait excéder 10 km par an, ce qui est bien peu dans les grandes plaines brésiliennes où un vent innocent souffle en permanence, et au vu des surfaces des plantations qui se chiffrent par milliers d’hectares, sans compter les déplacements d’oiseaux et d’animaux (ensemencement grâce à leurs excréments).
Ainsi, une plantation de 10000 ha, donc de 10 x 10 km de côté permettrait une colonisation pratiquement au double de sa surface (19600 ha) en 4 années seulement (en considérant que seul le vent porte les graines dans toutes les directions mais sans tenir compte des possibles d’ensemencements grâce aux déplacements d’oiseaux et animaux.
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Brésil : Plantations au Minas Gerais

La colonisation de terres par des espèces invasives n’est pas souhaitable. Ces espèces colonisatrices, en zones tropicales sont souvent apparues grâce à l’action de l’homme, ayant importé des plants de son pays d’origine, ou procédé à la plantation d’espèces à une époque rentables, puis tombées en dérision au point de les abandonner et les ignorer.

Toutefois, bien que la colonisation représente un moindre mal comparativement à la désertification, elle est semblable à toutes les autres problématiques, s’agisse-t-il de déforestation, de feux de brousse, de ruissellement, d’abandon des terres, de maladies dues à des monocultures, de colonisation ou d’invasion.
Tous ces fléaux ont en effet un point commun : ils sont le résultat d’actions de l’homme, commettant des actes dont il devait s’abstenir ou ne réagissant pas lorsqu’il le fallait.

La Nature a droit au respect, sans elle nous ne pourrions vivre. Il est certainement de loin préférable et bien plus sage de lui en accorder que de d’être un jour forcé de constater qu’elle les a repris.
Les indiens d’Amérique avaient un profond respect pour la terre (Nature).
Beaucoup d’entre nous devraient s’imprégner de temps en temps de leur culture.

Richard Fays avril 2013
www.fayswood.com

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